Le 16 septembre 2026, auditionnée par la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale, la ministre de l’Agriculture Annie Genevard a suggéré d’équiper certains loups de puces GPS, en particulier « sur les fronts de colonisation » de l’espèce, afin d’alerter les éleveurs de leur présence. Une proposition présentée comme une solution de bon sens, technique et immédiatement disponible. L’ASPAS (Association pour la protection des animaux sauvages) dénonce une annonce démagogique, irresponsablepeu responsable, et en totale contradiction avec la réalité du terrain que l’État connaît pourtant parfaitement.
Une proposition qui ignore ce que l’État fait déjà
Contrairement à ce que semble découvrir la ministre, la pose de colliers GPS sur des loups n’est pas une idée neuve : elle est au cœur de plusieurs programmes expérimentaux en cours, financés sur fonds publics, dont l’ASPAS suit de près le déroulement.
- Le projet Tir-Ex, porté depuis 2024 par Asters-Conservatoire d’espaces naturels 74, l’IPRA et l’INRAE (budget : 365 000 euros de fonds publics), vise à tester des tirs d’effarouchement non létaux sur des loups équipés de colliers GPS en situation d’attaque. Sur les six à sept loups de la meute concernée, quatre ont été abattus en quelques semaines cet été – dont, le 7 juillet 2026, une femelle porteuse d’un collier GPS, et le 30 juillet 2026, le mâle reproducteur de la meute, lui aussi équipé. L’expérimentation est aujourd’hui quasiment compromise.
- En Haute-Marne, une expérimentation de clôtures de protection des troupeaux, cofinancée à hauteur de 30 000 euros par l’État et le Conseil départemental, a démontré dans son bilan de mi-parcours publié le 17 juillet 2026 « une efficacité réelle » de ces dispositifs. Or, le 24 août 2026, la préfète de Haute-Marne a annoncé le déploiement de la Brigade mobile d’intervention de l’OFB dans ce même secteur du Bassigny, précisément là où neuf louveteaux venaient de naître – menaçant directement la poursuite de l’expérimentation en cours.
- D’autres suivis scientifiques ont déjà été anéantis de la même manière : la louve capturée en Normandie et relâchée dans les Alpes, abattue alors qu’elle portait un collier GPS de l’OFB.
Au total, ce sont au moins huit projets de recherche visant une meilleure coexistence avec le loup qui sont actuellement en cours – et que l’État, par ses propres autorisations de tir, contribue lui-même à saboter.
Une annonce hors sol
Proposer de généraliser l’équipement GPS des loups pour « protéger » les éleveurs relève d’une méconnaissance manifeste des contraintes réelles :
Des moyens déjà insuffisants. L’État peine aujourd’hui à endiguer le braconnage des loups (20 reconnus officiellement en 2025, partie émergée de l’iceberg). Comment imaginer un déploiement à grande échelle de nouveaux dispositifs de suivi ?
Des contraintes juridiques et techniques lourdes. La capture d’un loup pour le pucer est une opération complexe, encadrée, coûteuse, et loin d’être généralisable « à volonté » comme le sous-entend la ministre.
Une incohérence totale avec la politique du moment. Cette annonce intervient alors que le statut de protection du loup vient d’être abaissé, que les possibilités de destruction ont été considérablement assouplies, que les plafonds d’abattage ont été relevés, et que la loi d’urgence agricole élargit encore les moyens de destruction de l’espèce. L’État démantèle d’une main les protections de l’espèce et les expérimentations de coexistence, et prétend de l’autre main innover pour « protéger » les éleveurs.
Une obligation juridique que l’État ne peut pas contourner
Cette fuite en avant communicationnelle ne dispense pas la France de ses obligations. Le loup, même reclassé le 17 juin 2025 de l’article 12 (protection stricte) à l’article 14 de la Directive « Habitats, faune, flore » – qui autorise des mesures de gestion et de prélèvement encadrées -, doit impérativement voir ses modalités demeurer compatibles avec le maintien d’un état de conservation favorable de l’espèce sur son aire de répartition naturelle. Toute dérogation aux mesures de protection reste par ailleurs soumise aux conditions cumulatives strictes de l’article 16 de la même directive : absence de solution alternative satisfaisante, absence de nuisance à l’état de conservation favorable de la population, et justification par l’un des motifs limitativement énumérés. Un État qui laisse détruire, coup sur coup, les reproducteurs et individus suivis scientifiquement dans plusieurs programmes de recherche financés sur fonds publics ne peut prétendre respecter ce cadre juridique — ni a fortiori en ajouter la charge, par une mesure de pose de GPS supplémentaire, sans même garantir la survie des animaux déjà équipés.
Une diversion plutôt qu’une politique
L’ASPAS considère que cette proposition n’a pas vocation à être appliquée sérieusement, mais sert avant tout à donner des gages à certains syndicats agricoles, en détournant l’attention des difficultés structurelles du monde de l’élevage : le bouleversement climatique qui frappe durement les exploitations, et une concurrence internationale déloyale – que Madame Genevard a elle-même contribué à mettre en œuvre en tant que membre des gouvernements successifs sous la présidence Macron.
Face à des éleveurs réellement en détresse, une ministre de l’Agriculture responsable devrait garantir la poursuite et la protection des expérimentations scientifiques déjà engagées et financées par l’argent public – plutôt que d’annoncer une mesure supplémentaire vouée, comme les précédentes, à être vidée de son sens par les tirs qu’elle autorise elle-même.
L’ASPAS demande :
- Un moratoire immédiat sur les tirs dans tous les secteurs où sont menées des expérimentations scientifiques de coexistence financées par l’argent public — faute de quoi l’État organise lui-même l’échec de politiques publiques ;
- Une réponse publique, du préfet coordonnateur du Plan national d’actions Loup, aux deux alertes formelles adressées par l’ASPAS les 21 et 31 août 2026 sur la destruction de loups équipés de GPS ;
- Le respect plein et entier des articles 14 et 16 de la Directive Habitats, dont la ministre de l’Agriculture ne peut s’affranchir au nom de l’affichage politique, sauf à exposer une nouvelle fois la France à une procédure devant la Cour de justice de l’Union européenne.
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